Nicolas Sarkozy: « On peut me reprocher beaucoup de choses, mais pas de ne pas avoir anticipé la crise »

Publié le par LA REDACTION

Nicolas Sarkozy: « On peut me reprocher beaucoup de choses, mais pas de ne pas avoir anticipé la crise »

Dans le cadre de la série réalisée par Le Monde sur la crise financière, j'ai accepté de revenir sur ces semaines qui m'auront profondément marqué.

 

« La crise n’a pas commencé avec la faillite de Lehman Brothers, le 15 septembre 2008. Lehman est l’étincelle qui met le feu au dépôt de dynamite. En 2007, il y a eu plusieurs alertes, dont la fermeture provisoire, en août, de trois fonds de BNP Paribas, faute de liquidité. C’était inédit. J’étais aux Etats-Unis. Je me souviens d’avoir discuté avec mon équipe économique de l’évolution erratique des taux d’intérêt. La croissance était bonne, le chômage baissait – même la confiance des ménages était au plus haut –, mais on ne comprenait pas ce qui se passait sur les marchés.

La lettre à Angela Merkel

On peut me reprocher beaucoup de choses, mais pas de ne pas avoir anticipé la crise. En août 2007, j’ai écrit à la chancelière allemande pour lui demander de mettre à l’ordre du jour du G8, qu’elle présidait, ces problèmes financiers dont je devinais déjà l’ampleur. Un an avant Lehman, j’étais convaincu que l’excès de titrisation était en train de nous exploser à la figure. Qu’est-ce que la titrisation ? Un système où les acteurs financiers dispersent sans transparence ni précaution dans les marchés des risques de banques, ce qui est dangereux, car très difficile à maîtriser. La situation était absolument hors de contrôle. Quand Angela Merkel a reçu ma lettre, elle m’a appelé pour me demander quelle était l’urgence.

 

C’est la première fois depuis 1929 que tous les pays développés et tous les secteurs étaient touchés en même temps. La France et l’Europe ne pouvaient pas s’en sortir seules. J’ai écourté mon séjour au Sommet de la francophonie au Québec et suis parti pour Camp David, [lieu de villégiature des présidents des Etats-Unis, dans le Maryland]. José Manuel Barroso, [alors] président de la Commission, était avec moi, ainsi que Jean-David Levitte [alors conseiller diplomatique], François Pérol [alors secrétaire général adjoint de la présidence de la République française] et Xavier Musca [alors à la direction du Trésor].
 

J’ai fait remarquer au président Bush qu’il n’existait aucune instance où parler de coordination des politiques économiques, que l’ONU et le Fonds monétaire international [FMI] étaient dépassés, qu’il fallait créer un « G14 ». Finalement, au bout de trois heures de discussion, le président américain a donné son accord pour un G20. C’est la seule instance internationale économique créée, sans drame, depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Sa première réunion a eu lieu à Washington. Quand j’ai vu l’ancien roi d’Arabie saoudite à côté du chef d’Etat sud-africain et du président indonésien, je me suis dit : le monde entier va pouvoir coordonner sa riposte à la crise. Le G20 représente toute l’économie mondiale !

 

La présidence de l’UE était un outil précieux pour agir à l’international. Il fallait aussi mettre l’Europe en situation de résister. Pendant cette période, j’ai dit et redit à Angela Merkel que l’absence de gouvernement économique de la zone euro n’était pas acceptable et qu’il fallait des sommets réguliers de la zone euro. Elle n’en voulait pas.
 

La première réunion au sommet des dirigeants de la zone euro depuis le passage à la monnaie commune a été organisée à mon initiative, à l’Elysée, le 12 octobre 2008, et précédée d’une intervention de Gordon Brown, qui, bien que libéral, venait de nationaliser une grande partie des banques britanniques. Tous les repères traditionnels avaient explosé et Jean-Claude Trichet [alors gouverneur de la Banque centrale européenne, BCE] était dépassé par l’ampleur de la vague qui nous submergeait tous. L’argent prêté aux banques le matin était ramené le soir à l’institut de Francfort. Le marché interbancaire était gelé.

Dexia, PSA et Renault

Les coups pleuvaient de tous les côtés. Une nuit, à l’automne 2008, j’ai été réveillé à 2 heures ou 3 heures du matin. Les marchés vont rouvrir en Asie, m’a-t-on expliqué, et nous avons un problème gigantesque avec Dexia. Il faut prendre une décision de sauvetage qui porte sur 6,4 milliards d’euros. Je me lève aussitôt. J’arrive au salon vert. Il y a là Xavier Musca, mon équipe économique et Christine Lagarde [alors ministre de l’économie], à laquelle je souhaite rendre un hommage particulier pour sa lucidité et son courage.
 

Je comprends pourquoi nous n’avons pas d’autre choix que de sauver Dexia. Les banques étaient toutes liées très intimement à travers le marché interbancaire : si l’une faisait faillite, toutes les autres suivraient. Une autre fois, en 2009, les patrons de Renault et de PSA sont venus me voir à l’Elysée : faute de crédits bancaires, ils ne pouvaient plus payer les salaires à deux mois. J’ai décidé que l’Etat leur prêterait 3 milliards d’euros à 7 %, ce qui les a sauvés.

2011, Trichet tire sa révérence

Jean-Claude Trichet est un homme de qualité. Il a fait beaucoup pour l’euro. Mais il porte une responsabilité dans le retard pris par la BCE à intervenir. La crise remettait en cause tout ce en quoi il avait cru. En 2010, je voulais qu’on demande au FMI de ne plus intervenir en Europe, qu’on crée un fonds monétaire européen. Les Allemands s’y opposaient et Dominique Strauss-Kahn militait évidemment dans le sens de l’intervention du FMI [qu’il dirigeait]. Finalement, j’ai obtenu la création d’une forme de fonds européen. Angela Merkel ne voulait pas que l’Allemagne y mette un sou.
 

Pourtant, un dimanche, elle m’a appelé en me proposant d’y consacrer 60 milliards ! « Je ne comprends pas, lui ai-je dit, tu me fais une vie terrible depuis deux mois en refusant 15 milliards ou 20 milliards et tu m’en proposes 60 ? » J’ai compris que les élections dans l’un des länder, le Bade-Wurtemberg, étaient passées, lui donnant ainsi plus de souplesse. J’ai demandé à la BCE de participer à la lutte contre la crise, en intervenant et en rachetant les dettes des Etats. « Cela va coûter trop cher et les Allemands sont contre », m’a répondu Trichet. C’était une erreur, car une intervention par définition sans limites de la BCE aurait mis un terme à la spéculation et aurait été bien moins coûteuse.
En août 2011, Trichet a accepté d’intervenir sur les dettes publiques, mais a ensuite freiné les interventions de la BCE, sous la pression de Berlin. J’avais indiqué en Italie que pour lui succéder, je souhaitais Mario Draghi, un homme remarquable, ancien de Goldman Sachs. Je pensais qu’il allait porter une politique monétaire anglo-saxonne et que nous en avions besoin. Angela Merkel avait un autre candidat. Finalement, nous nous sommes mis d’accord.

Un quinquennat transformé

La crise a donné à mon quinquennat une dimension européenne et internationale qu’il n’aurait sans doute pas eue sans elle. Elle a été une opportunité pour faire bouger les choses. L’idée d’un gouvernement économique, taboue pour les Allemands en 2007, est devenue une priorité, outre-Rhin, à partir de 2008-2009. La politique monétaire a complètement changé. Le G20 n’aurait jamais pu être créé sans cela. La lutte contre les paradis fiscaux et les réglementations qui s’en sont suivies sont la conséquence de la crise. La France les a impulsées de A à Z. En 2008, à Toulon, je me suis engagé devant les Français à tout faire pour protéger leur épargne. Et leur épargne a été préservée. J’ai le sentiment du devoir accompli, d’avoir préservé l’euro et toujours protégé les Français dans ces moments de grands dangers.

Le couple franco-allemand

 Avec la chancelière, la vie commune a d’abord été complexe. Angela Merkel est fondamentalement prudente : elle se méfie de l’idée nouvelle et de l’action anticipée.
 

C’est une remarquable dirigeante, mais elle a tendance à attendre la dernière seconde de la dernière minute. Ce n’est pas une critique. C’est quelqu’un que j’apprécie beaucoup et pour qui j’ai de l’amitié, à qui je fais confiance. Nous formions un couple politique extrêmement solide et efficace grâce, précisément, à notre complémentarité, mais aussi à notre volonté de tout faire pour agir ensemble.
 

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Publié dans Interwiew, France

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