L'interview de Nicolas Sarkozy dans « Les Echos »

Publié le par La rédaction

Nicolas Sarkozy. - Sebastien Valente / E-PRESS PHOTO
Nicolas Sarkozy. - Sebastien Valente / E-PRESS PHOTO

L’ancien chef de l’Etat, candidat à la primaire de la droite, précise aux « Echos » ce qui le différencie du programme d’Alain Juppé sur l’économie. « Rien ne changera si l’alternance se limite à un exercice de retouche », estime-t-il.

«Les entreprises seront le cœur de ma politique économique»

La démission d'Emmanuel Macron et son entrée dans la campagne ne risquent-elles pas de bousculer la droite ?
Emmanuel Macron est le concepteur, l'auteur et l'exécutant des 50 milliards de hausses d'impôts intervenues depuis quatre ans. Durant ces quatre années, il fut le plus proche collaborateur de François Hollande, puis son ministre de l'Economie. Quand il vient dire qu'il faut baisser les impôts, chaque Français est en droit de le renvoyer à son bilan. Emmanuel Macron n'est ni de gauche, ni de droite. La vérité, c'est qu'il ne sait pas où il est.

En 2007, vous aviez axé votre programme sur le pouvoir d'achat des ménages. Quelle sera la priorité économique pour la primaire, puis pour la présidentielle si vous l'emportez?
Les entreprises seront le coeur de ma politique économique. L'objectif est de leur permettre d'être compétitives vis-à-vis de leurs concurrentes européennes. Pourquoi ? Parce que ce sont elles et elles seules qui créent des emplois. On ne peut pas sortir du chômage de masse si on ignore leurs besoins et leurs contraintes. Or, par rapport aux élections précédentes, non seulement le chômage est beaucoup plus élevé, mais ces contraintes n'ont cessé d'être alourdies, notamment sous l'effet des 50 milliards de hausses d'impôts et de taxes depuis 2012.

Les augmentations d'impôts ont été si massives sous le quinquennat actuel que dans mon esprit, les diminuer est la première des exigences. J'ajoute : de les diminuer immédiatement. La baisse massive des charges sociales doit intervenir dès juillet 2017 avec une enveloppe de 34 milliards d'euros.

De quoi s'agit-il ? De remplacer les 17 milliards du crédit impôt compétitivité emploi (CICE) - une usine à gaz - par une baisse permanente des cotisations patronales et nous doublerons le montant sur les bas salaires. Les entreprises ne créent pas assez d'emplois peu qualifiés. Or ce sont ceux-là qu'il faut soutenir, car ils représentent l'essentiel du chômage de masse.

Alain Juppé propose des baisses de charges mais il y rajoute une baisse de l'impôt sur les sociétés...

Tout mon projet économique est construit autour d'un ensemble de mesures qui seront immédiatement mises en oeuvre à l'été 2017 parce que toutes les entreprises, quelle que soit leur taille, les jugent urgentes et impératives pour relancer l'activité et l'emploi.

L'impôt sur les sociétés ne les concernent pas toutes, car par exemple une PME sur deux ne fait pas de bénéfice. Sa baisse sera engagée, dans le cadre de la convergence fiscale avec l'Allemagne, mais elle n'a pas le caractère d'urgence qu'ont, à mes yeux, les mesures que demandent absolument toutes les entreprises : baisse massive des charges pesant sur le travail, véritable réforme du marché du travail, liberté de sortie des 35 heures si elles le souhaitent, faire de l'entreprise le véritable niveau du dialogue social et de la négociation, fin du compte pénibilité, fusion des instances de représentation du personnel.

Autre exemple d'un besoin exprimé par tous les entrepreneurs : que les règles de transmission d'entreprise ne soient plus un carcan. Je propose une exonération d'au minimum 85 %, à condition que l'activité soit pérennisée pendant au moins cinq ans.

Ce qui vous différencie de votre principal concurrent à la primaire, ce sont des propositions de baisses d'impôts importantes en faveur des ménages.

Je m'engage sur quatre points. Un : Je propose une diminution immédiate de 10% de l'impôt sur le revenu. Deux : la suppression totale des charges sociales sur les emplois familiaux à domicile. Trois : la fiscalité sur les revenus du patrimoine sera fixée à 26%, tout compris c'est-à-dire fiscalité et cotisations sociales confondues. Les revenus fonciers seront quant à eux soumis à un prélèvement forfaitaire libératoire sur option de 33,3 %, là aussi prélèvements sociaux inclus.

Quatre : il y aura une exonération totale des droits de succession entre parents et enfants à hauteur de 400.000 euros par enfant. Ce chiffre n'est pas choisi par hasard, c'est le niveau allemand de la taxation sur l'héritage. Le patrimoine est le fruit d'une vie de travail qui doit pouvoir être transmis aux générations suivantes.

Les Français sont-ils prêts à la suppression de l'ISF que vous préconisez ?

Assumer la suppression immédiate de l'ISF correspond à mon exigence de vérité. Si on ne le dit pas avant, on ne le fera pas après. Et si on ne le fait pas immédiatement une fois élu, il y a peu de chance qu'on le fasse plus tard dans le quinquennat. On ne peut pas être les seuls en Europe, avec l'Espagne, à avoir l'ISF et à avoir une telle fuite d'entrepreneurs et de capitaux. On peut le garder, mais alors il faut sortir de l'Europe. Ceux qui veulent le conserver ou promettent une suppression, mais pour plus tard, vont continuer d'enrichir la Belgique, le Luxembourg ou le Royaume-Uni.

Quel est le coût total de ces mesures ?

Une trentaine de milliards d'euros.

Que faites-vous du prélèvement à la source de l'impôt sur le revenu qu'installe en ce moment le gouvernement ?

Je ne serai pas celui qui augmente les tâches administratives des entreprises. Comment peut-on leur promettre un allègement des charges et commencer par accroître leurs contraintes en leur demandant de faire le travail de l'administration fiscale? Il n'en est pas question.

Ensuite, c'est une atteinte à la vie privée, l'employeur n'ayant pas à connaître la vie personnelle de ses salariés. Tout cela pour une simplification qui n'en sera pas une : de très nombreux contribuables devront quand même continuer à faire une déclaration chaque année, ne serait-ce que pour tenir compte des pensions alimentaires ou des crédits et des réductions d'impôts.

Quelles économies mettez-vous en face pour financer ces priorités fiscales et avec quel calendrier d'application ?

Tout sera voté dès l'été 2017. L'objectif, c'est 100 milliards d'économies. Ce sera la première fois qu'un gouvernement votera dès l'été suivant l'élection présidentielle, et dans le même temps, les mesures de baisse des dépenses publiques, de baisse des prélèvements obligatoires et une véritable réforme du marché du travail.

Où les trouvez-vous ?

Déjà, dans la suppression de 300.000 emplois publics : 150.000 dans la fonction publique d'Etat - et l'Education nationale sera naturellement concernée - et 150.000 dans les collectivités territoriales. La masse salariale est de loin le premier budget des administrations. Ce sont 7 milliards d'économies sur la durée du quinquennat.

Tous les fonctionnaires devront travailler 35 heures, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui, sans hausse de salaire. Mais nous allons aussi passer de 35 heures à 37 heures, payées 37.

Il faut par ailleurs que les retraites dans le public soient désormais calculées comme dans le privé, et que s'y appliquent également les jours de carence. Le supplément familial de traitement, qui consiste au fond à bénéficier de deux dispositifs d'allocations familiales quand on est fonctionnaire, sera supprimé.

Vos concurrents vont plus loin sur les retraites...

En matière de retraite, ce qui compte c'est d'aller très vite, pas de promettre une borne d'âge qui est très ambitieuse sur le papier, mais qu'on ne ferait voter qu'au prix de concessions tant sur le calendrier que sur les contreparties qui annuleront une grande partie du rendement de la réforme. Je préfère aller très vite à 63 ans en 2020, puis 64 ans en 2025, car cela rapportera 17 milliards d'euros, plutôt que 65 ans avec un calendrier et un rendement inconnus.

Par ailleurs, en matière d'assurance-chômage, nous engagerons des paliers de dégressivité des allocations chômage de 20% au bout de 12 mois et encore 20% au bout de 18 mois. Je reconnais que la mesure est sévère mais elle est indispensable pour inciter à la reprise rapide d'un emploi. Nous créerons aussi une allocation sociale unique, qui sera moins coûteuse que le RSA, la prime d'activité et les allocations logement réunies. Toute personne qui refusera deux fois un emploi ou une formation s'en verra privée.

Nous supprimerons aussi l'aide médicale d'Etat et toute aide sociale non contributive pour les étrangers avant 5 ans de résidence en France. Le taux de remboursement de l'assurance-maladie baissera de 75% à 73%, ce qui restera le meilleur taux de remboursement en Europe. L'autonomie des hôpitaux nous permettra par ailleurs de sécuriser une progression de l'Ondam à 1,75 % par an, soit 22 milliards d'économies cumulés sur le quinquennat.

Choisirez-vous, comme vous l'avez fait voter en 2012, d'augmenter la TVA pour financer la baisse des charges ?

J'y suis opposé. Lors de mon quinquennat, notre taux de TVA était inférieur au taux allemand. Or il est aujourd'hui supérieur. Si l'alternance doit se traduire par une hausse des impôts, notamment par rapport à nos partenaires européens, quelle sincérité y avait-il à critiquer le matraquage fiscal de François Hollande ? L'alternance doit être claire : les impôts devront baisser, et ces baisses d'impôts et de charges devront être financées par des économies de dépenses publiques.

Faudra-t-il rester dans l'épure des 3% ?

Pour Bruxelles comme pour nos partenaires européens et pour les porteurs de dette française, ce qui compte, c'est que l'on s'attaque à la cause structurelle des déficits, donc que l'on réduise massivement les dépenses publiques, et qu'on le fasse immédiatement dès l'été 2017. Ils attendent de nous que l'on vote les mesures difficiles dès le départ. C'est ce que je propose. J'ai une grande habitude des discussions avec nos partenaires. Je sais que ce qui compte pour eux, ce sont les actes et leur mise en oeuvre.

Que voulez-vous réformer en matière sociale ?

Nous voulons limiter le pouvoir du juge en matière de licenciement économique, de sorte qu'il ne se prononce pas en opportunité mais uniquement sur la légalité du processus. Les indemnités seront plafonnées, et la durée de la procédure limitée dans le temps.

Je veux par ailleurs que l'entreprise soit le coeur du dialogue social. Toute entreprise aura la liberté à partir du 1er janvier 2018 de fixer librement la durée hebdomadaire de travail et donc le moment où commencent les heures supplémentaires : à 35 heures chez les uns, 37 chez d'autres etc. Je pose deux conditions. Premièrement, que ces décisions soient prises soit par un accord avec les syndicats soit par un référendum d'entreprise. Deuxièmement, que les salariés soient payés plus : si l'entreprise décide que la durée est de 37 heures, ce sera 37 heures payées 37 et au-delà, on passera au régime des heures supplémentaires, qui seront à nouveau défiscalisées.

Il n'y aura par ailleurs plus qu'une seule instance de représentation du personnel, au lieu des trois actuelles, et elle ne sera obligatoire qu'à partir de 50 salariés. Enfin, il sera immédiatement mis fin au compte pénibilité, qui est une charge considérable pour les entreprises.

La France peut-elle renouer avec une croissance forte ?

Nous l'avions fait en 2011 avec 2,1% de croissance, ce qui prouve que c'est possible. La vérité, c'est que la France renouera avec la croissance forte lorsqu'elle cessera d'être le pays qui a les impôts et les dépenses publiques les plus élevés des grands pays d'Europe, le droit du travail le plus rigide, et tout un carcan de normes qui étouffent les entrepreneurs.

Qu'est-ce qui vous différencie du programme d'Alain Juppé sur l'économie ?

Trois choses. Je veux une baisse immédiate des impôts, Alain Juppé veut une augmentation de la TVA. Je veux baisser l'impôt sur le revenu car les classes moyennes n'en peuvent plus, Alain Juppé n'en veut pas. Troisièmement, je considère qu'il faut une réforme profonde du dialogue social. Je veux mettre fin au monopole de présentation au premier tour des organisations syndicales.

Sur la réforme, Alain Juppé préfère lui le statu quo. A mes yeux, rien ne changera véritablement en France si l'on limite l'alternance à un exercice de retouche, car la France a besoin d'une véritable transformation en matière économique.

Sur d'autres sujets, il pense qu'il faut continuer comme cela. Dans le jeu stop ou encore, il est pour le encore, je suis pour le stop.

Pierre Gattaz dit que l'on peut créer 2 millions d'emplois...

Les Français ne croient plus dans ce genre de pronostics. Mais je suis convaincu que le plein emploi est possible, avec une politique économique focalisée sur les besoins des entreprises.

Que dites-vous aux Français qui s'inquiètent du monde économique qui vient ?

Le monde d'aujourd'hui obéit à des règles simples : compétition, innovation, comparaison permanente entre les différents systèmes. C'est un monde d'arbitrages constants. La France est le pays des 34 Prix Nobel, des médailles Field, un pays qui compte près d'un million d'ingénieurs, un pays de tradition scientifique.

La France est taillée pour ce monde ! A condition qu'on y applique la politique économique qui prévaut ailleurs et non pas que l'on s'entête avec des règles qui n'existent que chez nous. Cela passe par la suppression du principe de précaution remplacé par un principe de responsabilité, une loi qui débloque complètement l'université ou encore un changement des pratiques de l'administration vis-à-vis des entreprises. Trop de grands groupes ont quitté la France parce que les Pays-Bas ou le Royaume-Uni sont bien moins rigides.

Le Brexit est par ailleurs une chance. Je trouve invraisemblable que l'ancien ministre de l'Economie, depuis le Brexit, n'ait pas pris de mesures pour attirer les start-up et la finance. Je propose par exemple que, comme à Londres, les sommes investies par les business angels dans les start-up soit défiscalisées à hauteur de 50 %.

Vous parlez peu de climat...

Si, mais en mettant en avant l'importance de la démographie dans cette question. Nous sommes 7 milliards, nous serons sans doute 10 milliards dans 30 ans et plus de 11milliards en 2100. Comment la planète doit-elle s'adapter ? Il y a urgence à réfléchir à cette croissance démographique.

Que pensez-vous du début de campagne de la primaire, avec François Fillon qui cible vos mises en examen et veut lancer un débat sur la probité du monde politique ?

Je ne répondrai à aucune attaque, car l'unité est la première condition pour réussir l'alternance. Et c'est d'ailleurs ce que me disent les Français sur le terrain.

lesechos.fr

Publié dans Interwiew

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