Nicolas Sarkozy : dernières confidences avant la bataille

Publié le par La rédaction

Nicolas Sarkozy : dernières confidences avant la bataille

L’ancien président a reçu “Valeurs actuelles” au cap Nègre, quelques heures au milieu de son repos estival. Au menu de cet ultime entretien, réalisé avant sa déclaration officielle de candidature à la primaire : 2017, le terrorisme, ses adversaires, l’Europe, l’islam, l’identité. La France. Récit.

Il existe une chose, au-dessus des autres, que Nicolas Sarkozy abhorre : tourner autour du pot. L’homme n’est jamais aussi à son aise que lorsqu’il s’agit d’asséner, d’argumenter, de convaincre. Voilà pourquoi, lorsqu’il nous reçoit sur la terrasse de sa maison de vacances, au cap Nègre, il esquisse de petites moues contrariées. L’exercice du jour n’est pas celui dans lequel il excelle le plus : il s’agit de tracer un chemin, de définir une ligne, des objectifs et des idées pour la campagne qui s’ouvre… sans annoncer officiellement sa candidature. Entendons-nous bien : ce qu’il doit taire est un demi-secret, plus éventé que jamais depuis que l’on connaît l’adresse de son futur QG de campagne, déjà loué dans le VIIe arrondissement. Malgré tout, il faut garder un semblant de surprise, ménager un faux suspense. « Vous me mettez dans une situation embarrassante », se plaindra-t-il à plusieurs reprises, lorsque nous tenterons, par divers chemins, plus ou moins subtils, de lui soutirer une déclaration de candidature. « Je suis piégé. Soit je réponds à votre question et vous y verrez une annonce, soit je fais semblant de répondre et je n’aime pas ça. »

Avant le 25 août, il aura démissionné de la présidence des Républicains, contraint par les règles de la primaire : elles empêchent de cumuler les casquettes de patron du parti et de candidat. Durant notre entretien, il ponctue régulièrement ses phrases d’un « si je suis candidat, bien sûr », enrobé d’un sourire. Parfois, il l’oublie aussi, puis assume : « Ce qui compte, ce n’est pas tant l’annonce de la candidature, c’est ce qu’il y aura dedans, c’est le comment, c’est le contenu. » Voici justement le sujet pour lequel nous avons fait le déplacement, pour la troisième année consécutive, vers cette somptueuse maison varoise, propriété de la famille Bruni-Tedeschi, où il aime se ressourcer.

À chaque saison, le compte-rendu de nos échanges fut un marqueur de son entreprise de reconquête ; 2014 : il esquisse les raisons de son retour et laisse poindre son désir de briguer, quelques semaines plus tard, la présidence de l’UMP ; 2015 : sa confession dans nos colonnes, où il reconnaît les erreurs de son quinquennat, sert de répétition générale au livre qu’il écrit alors, en secret, et qui paraîtra quelques mois plus tard ; 2016 : nous y sommes…

Un sentiment frappe d’emblée : la sérénité. Bien sûr, il y a le parfum des vacances, un mistral frais soufflant sous les stores bleus de sa terrasse, la Méditerranée s’offrant au regard. Il y a ces journées partagées entre les bains de mer, les séances de vélo et de lecture, et les enfants. Le contexte provoque l’attitude : chemise ouverte, barbe conquérante, mocassins portés pieds nus. Introït : « J’ai beaucoup appris, insiste Sarkozy. J’ai d’ailleurs le sentiment d’avoir beaucoup plus appris que les observateurs… » À l’entendre, le match écrit à l’avance — Juppé en tête, vainqueur à l’arrivée d’un Sarkozy traînant son image et le désamour des Français comme des boulets — n’est pas inéluctable. « J’ai senti que les plaques tectoniques étaient en train de bouger. Quand je suis allé à la rencontre des Français avec mon livre — y compris dans des Leclerc et des Cultura, les lundis à 4 heures de l’après-midi, et qu’il y avait 400 personnes —, j’ai senti qu’il se passait quelque chose. »

Ce “quelque chose”, contons-le : acculé par la dégradation des enquêtes d’opinion (« ceux qui disent que je suis mort s’appuient sur ces sondages : or, c’est le virtuel. Moi, je préfère vivre dans le réel »), l’ancien président abat, en janvier dernier, une de ses dernières cartes : un livre. La France pour la vie, mea-culpa que l’auteur préfère présenter comme un « retour d’expérience », fait un carton. Ce succès d’édition lui permet surtout d’entamer une campagne souterraine. Nous sommes au lendemain des élections régionales. La droite, si elle a ravi plus de la moitié des exécutifs, sort menacée par une gauche moins mourante que prévu, et par un FN dont l’appétit s’affirme à mesure que 2017 approche. Le président des Républicains prend son bâton de pèlerin et visite discrètement un pays qui échappe aux radars à courte portée des éditorialistes. La France des militants, bien sûr, mais aussi des quidams désespérés par la politique et moins antisarkozystes que prévu.

Sarkozy devient un phénomène de librairie, déplace sur les trottoirs givrés de province des centaines de lecteurs appelés à gagner un préfixe en devenant, qui sait, ses électeurs. Un jour à Lyon, alors que les ovations ne peuvent pas totalement faire oublier les « Sarkozy, en prison ! » entendus dans une gare, il tend le doigt en désignant un attroupement de jeunes femmes perchées sur la pointe des pieds, tendant un iPhone du bout des bras pour immortaliser sa silhouette.

En mots, il poursuit au cap Nègre sa démonstration : « Ce qui compte, c’est le lien. Quand on n’est pas reconnu, il n’y a pas de lien. Quand on existe dans la vie politique, il y a un lien. Moi, j’ai un lien particulier avec les Français. Il peut se distendre, il peut se retendre, mais il existe. De Gaulle n’était pas détesté ? Et Thatcher ? Reagan ? Obama ? Merkel ? Et Mitterrand ? “L’homme le plus détesté de France !”, disait la presse. L’idée d’exister dans la vie des Français sans susciter de répulsion est folle. »

Résumons : l’homme attire les foules, quitte à hystériser certains, mais satisfait son obsession : il ne laisse personne indifférent sur son passage. Il sait pouvoir s’appuyer sur le fameux “noyau dur” de ses supporters, prêts à en découdre comme jamais. Ceux qu’il a déçus ? ils peuvent revenir. Sarkozy le sent, le hume, le voit. « Comme tout un chacun, j’ai des doutes, confie-t-il. Mais il y a quelque chose que je connais, c’est la France. C’est ma vie depuis toujours. » Qu’on ne lui parle pas de Valéry Giscard d’Estaing, son lointain prédécesseur, dernier à avoir tenté — et manqué — un retour au sommet de l’État, après avoir été battu en 1981 : « Mon retour, je le vis. Quand je suis revenu, face au “tout sauf Sarkozy”, j’ai quand même été élu à la tête de ma famille politique. »

Le roman de son retour ne suffira pas pour reconquérir les Français. Il déroule alors un récit plus important : celui de l’époque. « Je sens la République suffoquer, dit-il. En vingt mois, il y a eu 237 Français assassinés ; ils le sont parce que les barbares qui nous attaquent croient que nous sommes faibles. Voilà la vérité. Et donc ils se déchaînent. Cette situation est insupportable. » Il le dit en serrant les dents, comme en souffrance, une mauvaise grimace fixée sur le visage. Dans son discours reviennent les mots “autorité”, “énergie”, “conviction”, autant de qualités dont il se prévaut, qui préfigurent sans doute l’axe de sa campagne. L’identité, la sécurité, et bien sûr la conquête sur l’islam radical occupent l’essentiel de la discussion.

« La France vulnérable, ce n’est pas la France », dit-il encore. Dans son viseur, cette fois, l’exécutif et ses principales têtes, Hollande, Valls, Cazeneuve et le garde des Sceaux, Jean-Jacques Urvoas. « La guerre nous a été déclarée. La guerre. La France doit être impitoyable, elle doit faire changer la peur de côté. Elle ne doit pas se perdre dans des débats abscons. L’état de droit, par exemple, n’a rien à voir avec les tables de la Loi de Moïse, gravées sur le mont Sinaï. Qu’y a-t-il de plus évolutif que le droit ? »

En 2017, il faudra l’attendre, sur ses fondamentaux. L’identité, d’abord (« j’en ai fait le thème de ma campagne de 2007 »), les frontières (« j’ai dit, en 2012, “si Schengen n’est pas réformé dans un an, on en sort” »), l’islam (« en 2003, j’ai dit qu’il y avait un problème avec l’islam »), l’économie (« depuis 2012, les classes moyennes ont été matraquées fiscalement ») : « Sur tous ces thèmes, je n’ai pas changé d’avis. » Peu lui importent les réactions indignées et les pudeurs exhibées par les habituels catéchistes du monde politico-médiatique, il compte poser — de nouveau — ces questions.

Parce qu’il a bien compris que son électorat potentiel se situe dans cette France périphérique en proie à la dépossession, il insistera particulièrement : « Entre le Café de Flore et le boulevard Saint-Germain, le problème d’identité ne se pose pas forcément. Il se pose pourtant partout dans la société française. » Ainsi faut-il comprendre le discours martelé depuis un an, et ses évolutions. Sarkozy parle aujourd’hui d’assimilation, quand il ne parlait jusqu’à présent que d’intégration, voire de discrimination positive. Son diagnostic se veut à l’opposé de celui de son rival Alain Juppé : « Il défend l’identité heureuse, je n’ai pas la même vision. »

De centrisme, on l’avait compris, il ne sera pas question dans les mois qui viennent. Bien que Sarkozy refuse d’attribuer sa remontée récente dans les sondages au durcissement de son discours, préférant y voir l’efficacité d’une « musique » jouée par ses prises de position depuis 2014. Nombre de tabous seront pourtant levés. Ainsi, le droit du sol : « Je suis contre sa suppression mais pour sa modification assez substantielle. Je veux qu’on le garde, mais pas de manière automatique. Il faudra créer une présomption de nationalité, permettant de ne pas attribuer la nationalité à quelqu’un qui aurait un casier judiciaire à sa majorité, ou dont on pourrait prouver que ses parents étaient en situation irrégulière au moment de la naissance. »

La lutte contre l’islamisme, ensuite. « La guerre devra être menée par la République, partout, tout le temps, avec une détermination totale. Il y a une guerre extérieure et une guerre intérieure. Pour gagner la guerre extérieure, il faudra se réconcilier avec les Russes, et convaincre nos partenaires arabes d’envoyer des troupes au sol, car une guerre ne se gagne pas seulement à 10 000 mètres d’altitude. Sur le front intérieur, enfin, il faut une reprise en main. Il doit y avoir une réponse politique qui dépasse l’indispensable riposte pénale et les mesures de sécurité à mettre en place. Elle doit obéir à une stratégie simple : la République ne reculera plus sur rien. Cela implique d’interdire les expressions communautaires dans les entreprises, le voile à l’université comme dans l’entreprise, et les menus de substitution dans les cantines scolaires. »

Sur le plan économique ? Il refuse de se dire « libéral », il ne s’arc-boute pas sur les critères de déficit établis par la Commission européenne (« la France n’a pas un problème d’endettement, elle a un problème de dépense ») et il condamne les discours de ses concurrents promettant du sang et des larmes. Sarkozy résume le mal français d’un mot : « Trop de règles qui empêchent, pas assez de protection. » Pas de remise en cause mais une réforme du modèle social, qualifié de « civilisationnel », et une baisse massive d’impôts promise depuis plusieurs mois déjà : « Une alternance sans baisse d’impôts, ce n’est pas une alternance. »

« Rassembler sans affadir » : voilà le mot d’ordre que s’est fixé l’ancien président, pour « mobiliser ». Quand il théorise cela, il pense aussi à ceux qui vont porter ce message pour lui durant la campagne. Rassembler : c’est le modéré Baroin, président de l’Association des maires de France, sénateur de l’Aube, qui s’en chargera, en même temps que de rassurer. Il s’appuiera également sur Laurent Wauquiez, porte-drapeau de la “droite des valeurs”, partisan de l’Europe des six, de l’abrogation du “mariage pour tous”, pourfendeur de l’assistanat et de la “fausse droite”.

« Baroin et Wauquiez, en se mettant dans ma roue, sont les deux qui ont eu la stratégie la plus intelligente, à droite, ces derniers mois », nous glissait-il, à la fin de l’hiver dernier. Au premier devrait revenir Matignon en cas de victoire ; au second la tête du parti. Il assume avoir annoncé ce “ticket” très en amont : c’est sa manière à lui de « tout dire avant pour tout faire après ». D’autres, comme le monsieur sécurité, Éric Ciotti, ou une plus jeune garde, viennent compléter l’attelage et compenser les départs — bruyants — de Nadine Morano, Geoffroy Didier, Frédéric Lefebvre, NKM ou autres déçus.

Sarkozy pense primaire mais anticipe aussi la bataille de la présidentielle, et le duel qui s’annonce entre le candidat de la droite et Marine Le Pen, qui menace de faire basculer de nombreux électeurs déçus par la droite vers le FN. C’est pour éviter un « accident industriel » (comprendre, la non-qualification de la droite au second tour de la présidentielle), sinon inévitable « avec un FN aussi haut », qu’il s’est résolu à organiser une primaire, même s’il en goûte peu le principe. Il refuse de se ranger, pourtant, à l’avis général exprimé sur les scores du parti de Marine Le Pen : « Les Français ont vu que le FN avait atteint un plafond de verre aux dernières élections. Il nous faut les ramener vers nous en répondant à leurs attentes et en proposant des solutions concrètes. »

Bayrou, le challenger qui menace de se porter candidat si Juppé ne l’emportait pas à la primaire ? « Vous me demandez de me définir par rapport à quelqu’un qui a été trois fois candidat à la présidentielle et qui n’a jamais été sélectionné pour le deuxième tour, ce qui est la marque d’un grand succès. Bayrou sera à Hollande ce que Taubira a été à Jospin. Je suis de ceux qui pensent qu’il prend des voix à gauche. Ça fait quinze ans qu’il vote avec la gauche. »Il n’épargne pas plus François Hollande, dont, c’est nouveau, il ne sera presque pas question durant notre entretien. Tout juste souligne-t-il, faussement compassionnel, que le chef de l’État subit ce que lui, président clivant, n’a jamais connu : le mépris des Français.

L’histoire, qu’il adore raconter, veut que, lors de sa passation de pouvoir avec Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy ait, pour la première fois de sa vie, tutoyé l’ancien président. Il se souvient avoir éprouvé de la commisération en voyant s’éloigner la silhouette de son prédécesseur, pensant « c’est la fin ». Ce qu’il dit moins souvent, en revanche, est ce qu’il a ressenti en quittant l’Élysée en 2012, snobé par un François Hollande et une Valérie Trierweiler lui tournant le dos au moment des adieux.

« Je n’ai pas de rancoeur, j’aime la vie, je sais déjà que ça va être passionnant, assure-t-il en ce mois d’août. Voilà ce qui est magnifique dans le destin de l’homme : survivre aux épreuves. Il n’y a pas un centimètre carré de ma peau qui soit sans cicatrice. Il n’y a pas de bonheur sans douleur, j’aime l’effort, c’est pour ça que j’aime le vélo. » Il s’arrête un instant, jette un oeil au loin, s’interrompt d’un « on n’est pas bien, là ? ». Et reprend : « Voilà ce que j’aime : renaître, renaître, renaître. » Plus qu’un programme ; mieux qu’une déclaration de candidature.

Geoffroy Lejeune

valeursactuelles.com

Publié dans Biographie

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