L'intégralité de l'entretien de Nicolas Sarkozy aux journaux Européens

Publié le par La rédaction

L'intégralité de l'entretien de Nicolas Sarkozy aux journaux Européens

Nicolas Sarkozy a accordé un entretien à sept journaux européens, La Repubblica, El Pais, Die Welt, Le Soir, La Tribune de Genève, Tages-Anzeiger et Le Figaro. Un entretien sur la politique étrangère de la France, le Brexit ou encore la crise migratoire.

Que vous inspirent les derniers actes de terrorisme, la tuerie d'Orlando et l'assassinat d'un policier français et de sa femme à Magnanville?

Ces événements dramatiques montrent que nous sommes en guerre. Une guerre extérieure, contre l'Etat islamique et Al-Qaida, et une guerre intérieure contre ceux de nos compatriotes adeptes de l'islam radical. Si l'on veut combattre notre ennemi, il faut le désigner: c'est le djihadisme et l'islamisme radical, qui se nourrissent l'un l'autre. Comment accepter la façon dont l’islamisme radical traite les femmes, persécute les homosexuels… C’est une ignominie !

Que faut-il faire pour y répondre?

La menace a changé de nature, de dimension et d'importance. Elle a aboli les derniers tabous: en France, un chef d'entreprise a été décapité, un journal martyrisé, un concert visé, des terrasses de café mitraillées, des policiers assassinés à leur domicile… C’est toute notre société qui est attaquée. Mais les démocraties n'ont pas pris encore toute la mesure des changements survenus ces deux dernières années, la réponse n'a pas été à la hauteur.

Je propose quatre mesures d'application immédiate. Premièrement, il faut mettre tous les détenus islamistes à l'isolement, car il existe dans les prisons un prosélytisme qu'il faut combattre. Deuxièmement, je demande la création en urgence d’un véritable service de renseignement des prisons. Il faut non seulement «sonoriser» (ndlr : mettre sur écoutes) les cellules, mais il faut du renseignement humain, comme d'ailleurs dans les lieux de culte extrémistes et au sein des groupes radicalisés. Les gardiens de prison doivent en outre être rattachés au Ministère de l’intérieur et non plus à celui de la Justice, car ce sont des personnels de sécurité.

Troisièmement, toute personne étrangère ou binationale ayant des liens avec des activités ou des réseaux terroristes doit être expulsée sans délai. Que l’état d’urgence serve au moins à ça! Nous n'avons pas les moyens de surveiller 24 heures sur 24 les quelque 11 500 individus fichés. Or, tous ceux qui sont passés à l'acte, sans exception, avaient été repérés à un moment donné. Je demande que le principe de précaution s'applique aussi à la sécurité. Le principe de précaution c’est aussi rallonger les peines pour les personnes coupables de crimes et délits liés au terrorisme et s’assurer de leur exécution.

Et pour les nationaux?

Je demande l'assignation à résidence de toute personne suspectée de connexions directes ou indirectes avec des activités terroristes et le recours à un bracelet électronique pour suivre cet individu en permanence. Enfin, c'est mon quatrième point, je réclame depuis un an et demi la mise en place de centres de dé-radicalisation pour les individus condamnés. La prison, c'est la punition pour les horreurs qu'ils ont pu commettre. Mais il ne faut pas qu'ils puissent retourner dans la nature dès leur sortie, pas avant leur passage par la case déradicalisation et la preuve fournie à la société qu'ils ne sont plus une menace.

Cela vaut aussi pour ceux qui reviennent de Syrie?

Quelqu'un qui revient du djihad, s’il est étranger ou binational, c'est simple: nous n'en voulons pas. S’il est français, c'est un délit pour lequel il va en prison. Puis on engage la phase de déradicalisation avant toute sortie.

Si vous expulsez les binationaux, de fait, c’est une déchéance de nationalité?

J'ai toujours été pour, y compris quand des membres de ma famille politique étaient réservés. François Hollande ne l'a pas fait, c'est sa responsabilité. Mais cela ne vaut que pour les binationaux : je ne suis pas d'accord pour créer des apatrides, que nous ne saurions où renvoyer.

Renvoyer les étrangers et les binationaux, cela suppose des accords de réadmission avec des pays comme l'Algérie, le Maroc, la Libye…

C'est une question très importante, sur laquelle il faut faire preuve de fermeté. Nous délivrons des centaines de milliers de visas chaque année… Comment expliquer que nous ne serions pas en mesure de faire accepter par ces pays le retour de quelques dizaines de personnes indésirables sur notre territoire ? Cela poserait un problème diplomatique de grande ampleur.

D'ailleurs, soyons clairs: je souhaite que l'aide au développement soit conditionnée aux visas de réadmission et à la lutte contre l’immigration clandestine. Et pour moi, la réadmission va au-delà des terroristes, cela concerne d'abord les étrangers en situation irrégulière.

Alors, ce ne sont pas quelques dizaines de personnes…

Si nous parlons de l'immigration, c'est un autre sujet. Je souhaite que les "hot spots" soient installés au sud de la Méditerranée pour qu’on puisse examiner les demandes avant que se fasse la traversée vers le nord. Les "hot spots" doivent être financés par l'Europe mais s'organiser dans les pays qui subissent la pression de l'immigration subsaharienne comme Libye, Tunisie, Maroc, Turquie.

L’Italie et la Grèce continuent à créer de nouveaux hot spots pour faire face au flux migratoire. Est-ce une erreur?

Ces pays font face à une situation extrêmement difficile. Mais c'est incohérent d’inciter des malheureux à traverser la Méditerranée au péril de leur vie pour arriver dans un hot spot en Italie afin de faire examiner leur dossier et éventuellement être refoulés.

Est-ce un autre symptôme de la crise de l'Europe?

Le problème de l'Europe, et du monde entier, est l'absence de leadership. En Syrie, en Ukraine, dans la crise financière, qui prend les choses en main? Cela fait deux ans que Schengen est à terre et il n’y aucune proposition sérieuse. La seule proposition, celle des quotas, n’est pas à la hauteur. Comme si on allait résoudre le problème de 1,3 milliard d'Africains et des millions de réfugiés syriens par des quotas. Quelle que soit la réponse des Britanniques au Brexit, il faudra mettre sur la table un nouveau traité européen avec, comme premier élément, un Schengen 2 que je réclame depuis des années. Au centre, il faudra mettre la création d'un Euro-Schengen, composé des ministres de l'Intérieur avec un président stable, et qui prendrait la gestion de Frontex. Il est clair que ce n'est pas un des 28 commissaires qui peut gouverner la politique d'immigration en Europe.

« Le problème de l'Europe, et du monde entier, est l'absence de leadership».

Comme l'Eurogroupe avec les ministres des Finances?

Exactement, d'ailleurs quand j’ai proposé les sommets des chefs d’Etat et de gouvernement de la zone, personne n'en voulait. Finalement, tout le monde a été convaincu. Mais il faut une vision, un leadership pour avancer.

Le couple franco-allemand a échoué?

J'ai des liens forts avec l’Europe du Sud, j'aime la Méditerranée. Mais je sais que le couple franco-allemand est indispensable à l’Europe. En France, nous ne pouvons pas nous permettre de nous laisser aller à des polémiques ou inimitiés avec l’Allemagne qui ont provoqué des guerres tous les 30 ans entre Louis XIV et 1945. Des hommes d’Etat nous ont apporté la réconciliation. En Europe, quand il y a un couple franco-allemand ça agace tous les autres, mais quand il n'y en a pas ça inquiète tout le monde.

Ce n'est plus une relation privilégiée?

Ceux qui aiment l’Europe le savent. S’il n’y a plus de couple franco-allemand, l’Europe s’éteindra. Jamais je n’aurais accepté que Madame Merkel aille seule négocier avec Monsieur Erdogan. Parce que le symbole pour l’Europe était terrible. Mais ce n’est pas sa faute! Si la France était absente de ces négociations, c’est l’entière responsabilité du président français. On peut avoir des désaccords avec l’Allemagne, mais vous ne m’entendrez jamais critiquer publiquement l’Allemagne, parce que c’est justement quand on a des désaccords qu’il faut se rapprocher, qu’il faut parler, qu’il faut trouver des compromis, qu’il faut bâtir un leadership commun.

Le traité ne serait donc pas une initiative simplement française?

Non, pour ma part je souhaite qu’on puisse y associer l’Allemagne, mais aussi les grands pays d’Europe. Parce qu’être un grand pays en Europe, ce n’est pas un droit de plus, mais un devoir de plus.

Comment jugez-vous la situation en Syrie?

J’avais demandé dès 2012 à ce que la coalition intervienne en Syrie. On ne voulait pas intervenir. Ceux qui me reprochent l’intervention en Libye ont la réponse avec la Syrie. Puisque la Syrie, c’est exactement la politique inverse de la Libye : celle où on refuse d’intervenir. On voit le résultat: Daech, Al-Qaida, toujours Bachar El Assad, et l’opposition modérée très affaiblie. Un grand chelem! La Syrie, c’est la Méditerranée, c’est notre voisinage proche. On peut débattre à l’infini s’il fallait intervenir en Irak, s’il fallait intervenir au Koweït ou en Afghanistan? Pas en Syrie.

Maintenant il y a une coalition, est-ce qu’elle doit aller plus loin avec des opérations terrestres?

Il n’y a pas qu’une coalition, il y en a deux. Je préférerais qu’il y en ait qu’une. Deuxièmement, on ne peut pas vaincre par la mise en œuvre d’une seule force aérienne. Il faut naturellement des forces au sol qui complètent le travail de la force aérienne…

Et ces forces au sol sont étrangères ou locales?

Il ne s’agit en aucun cas d’envoyer des troupes européennes. Ne rejouons pas une histoire de l’Orient contre l’Occident. Mais qui avance? Ce sont les Peshmergas, ce sont les Kurdes qui ont des succès parce qu’ils ont le soutien de la coalition internationale dans les airs. Mais ce n’est pas suffisant. Il faut des forces arabes au sol. L’Arabie saoudite, les Emiriens et d’autres ont dit qu’ils y étaient prêts. Il faut les encourager. Il faut détruire l’Etat islamique et Al-Qaida qui est également présent avec Al-Nosra. Mais pour cela il faut prendre des initiatives politiques. C’est indispensable.

Quelles initiatives et par qui?

La base, c’est un rapprochement entre les sunnites et les chiites. Mais il faut d’abord que des pays comme la France prennent l’initiative de parler à Téhéran et à Ryad. Il ne faut pas choisir. Il faut poser le principe d’une grande conférence pour reconstruire la Syrie et proposer une Constitution. Au moins parlons des principes qui permettront la transition.

Et Bachar El-Assad?

Il ne peut être l’avenir de la Syrie: il a 250 000 morts sur la conscience. Mais il ne faut pas refaire l’erreur de l’Irak. Saddam Hussein, dictateur sanglant ne pouvait pas être l’avenir de ce pays, mais il fallait parler avec les membres du parti Baas. C’est la même chose pour la Syrie.

Quel accompagnement pour la Syrie?

Il faut une grande conférence internationale pour rebâtir une Syrie stable. Avec une idée: la diversité. La plus belle richesse de la Méditerranée c’est sa diversité, qui est aujourd’hui menacée. Il faut inventer un nouveau style de gouvernance où la diversité est respectée.

« La question du Brexit aurait dû être une opportunité pour accélérer le changement en Europe ».

Que vous inspire le Brexit?

L’hypothèse d’un Brexit serait pour moi un double naufrage. L’Europe perdrait sa deuxième économie. Et pour nos amis britanniques, ce serait une catastrophe, d’autant plus que des forces de dislocation entreraient en action. Risquerait alors de se poser la question de l’Ecosse et de la Grande-Bretagne.

Il y aurait un risque de dislocation du Royaume-Uni?

Les risques de dislocation existent ailleurs en Europe.

Quelle est la bonne réponse?

La question du Brexit aurait dû être une opportunité pour accélérer le changement en Europe. Certaines demandes britanniques sont parfaitement justifiées. Le nouveau Traité que je propose doit prendre en compte l’existence de deux Europe. Une Europe de l’euro et une Europe des 28. L’Europe de l’euro que je souhaite doit avoir un directeur du Trésor, constituer un Fonds monétaire européen et un gouvernement de l’Europe qui puisse aller vers plus d’intégration, de solidarité et une politique économique commune.

Et l’autre Europe, celle des 28?

L’Europe des 28 doit évoluer vers moins de compétences communes. Il faut se concentrer par exemple sur la recherche, l'agriculture, la concurrence, l’énergie… Le reste doit revenir aux Etats. La future organisation pour la zone euro doit être une même banque centrale, mais aussi un même gouvernement économique, et une même politique économiques. L’Europe des 28 c'est une même civilisation, un même marché mais moins de réglementations.

La Turquie a-t-elle sa place dans cette Europe?

Il faut clairement dire à la Turquie qu’elle n’a pas vocation à entrer dans l’Union européenne. La Turquie n’est même pas dans la liste des pays sûrs dans la lutte contre l’immigration clandestine et on discute de la libéralisation des visas pour 80 millions de Turcs. C’est une folie! Il faut en revanche envisager la création d’un nouvel ensemble élargi qui rassemblerait la Turquie, la Russie et l’Union européenne, pour aborder des questions de sécurité et de coopération économique.

En Europe, les nouvelles propositions viennent de l’extrême droite ou de la rue avec Podemos en Espagne…

L’Europe manque d’idées nouvelles. Il faut un leadership, il faut une vision, il faut se passionner pour l’Europe, il faut prendre des risques pour l’Europe. On a voulu l’Europe pour se protéger et pour que la civilisation européenne survive.

Vous êtes prêts à incarner ce nouveau leadership?

Il faut d’abord mettre des idées sur la table. Après, il y a le calendrier de la politique française. J’ai un travail à faire à la tête de ma famille politique que je veux terminer.

Vos adversaires disent pourtant que le travail est terminé.

Mes amis, vous voulez dire… J’ai été élu pour 5 ans pour rassembler ma famille politique. Je fais ce travail. J’ai été élu au suffrage universel à la tête d’un parti ruiné, déchiré, qui n’avait plus de projet. Nous avons remboursé une grande partie de notre dette. Nous avons gagné les élections départementales et les régionales.

La crise sociale en France frappe aussi l'image du pays à l'étranger.

On emploie des fonctionnaires de police pour garder des fans zones en plein état d'urgence… Est-ce la meilleure utilisation des moyens? On a des manifestations qui depuis des semaines dégénèrent en plein état d’urgence, qui peut le comprendre ? La CGT donne une image désastreuse de la France. Le minimum qu'on pouvait attendre des responsables de la CGT, c'est qu'ils arrêtent les grèves pendant les inondations. La priorité des priorités est de rétablir l'autorité dans le pays.

Vous êtes cet homme capable de sauver la France et l'Europe?

Vous posez la question de sorte que si je réponds oui, c'est ridicule. Et si je réponds non, c'est hypocrite.

Vous avez l'ambition de pouvoir le faire?

J'ai la passion. La passion de mon pays, la passion de la France. Dans les années qui viennent la question centrale sera celle du rétablissement de l’autorité politique, en France comme en Europe. Il n’y aura pas de « vivre-ensemble » sans autorité pour le faire respecter.

Vous participerez à la campagne électorale espagnole?

J'ai travaillé avec tous les chefs de gouvernement espagnols, y compris avec Monsieur Zapatero. Pourquoi? Pour lutter ensemble contre l'ETA, l'organisation terroriste la plus criminelle de toute l'Europe.

Avec Berlusconi ça a été beaucoup plus compliqué…

C’est vrai. Mais cela ne m’a pas empêché de proposer Mario Draghi à la tête de la BCE.

Est-ce que Monsieur Hollande profite de votre expérience?

Quand j'ai reçu la toison d'Or, il y a eu une chose que m'a beaucoup frappé. C’est le roi qui propose mais il demande l'avis du gouvernement et le gouvernement demande l'avis du Parlement. Et quand il m'a remis la Toison d'Or, il y avait tous les chefs de gouvernement d'Espagne depuis Felipe González, gauche et droite. Une démonstration de démocratie. Mais non, M. Hollande ne me consulte pas.

Vous avez tenu il y a quelques jours à Lille un meeting sur l’identité. Pourquoi est-ce si important? Avec un thème comme celui-là, ne fait-on pas le jeu du FN?

Depuis que je préside les Républicains, il n’y a pas eu une région, pas un département gagné par le FN.

Parce que la gauche s’est désistée…

Mais pourquoi? Parce qu’après 18 ans à la tête de PACA (ndlr Provence-Alpes-Cote-d’Azur) la gauche a fait 16% au premier tour! Et après 24 ans à la tête de la région Nord Pas-de-Calais Picardie, elle a fait 18% au premier tour! Revenons à l’identité. Vous allez expliquer à un Espagnol que son identité, c’est la même qu’un Allemand? A un Allemand que son identité, c’est la même qu’un Français? Vous allez expliquer à un Suisse que l’identité suisse ça n’existe pas? Et vous les Belges, ce n’est pas parce que vous avez trois gouvernements locaux que vous n’avez pas d’identité! Sans identité, il n’y a pas de diversité. Sans diversité, il n’y a rien à partager. L’identité précède la diversité. Je suis contre un monde où il n’y aurait qu’une seule culture, une seule langue, un seul cinéma, une seule musique, une seule tradition. J’aime l’identité. Et ce fut une grande erreur de ne pas revendiquer les racines chrétiennes de l’Europe. L’Europe n’est pas chrétienne mais elle a des racines chrétiennes. Quand on ne sait pas d’où on vient, on ne sait pas où on va.

« Quand on ne sait pas d’où on vient, on ne sait pas où on va ».

Quelles seraient les conséquences d’une possible victoire de Donald Trump aux Etats-Unis?

Dans tous les cas il nous faudra respecter le choix souverain du peuple américain et tenter de comprendre les raisons de son choix.

Publié dans Interwiew

Commenter cet article