Tribune de Nicolas Sarkozy : un texte d'une efficacité redoutable

Publié le par Nelly

Tribune de Nicolas Sarkozy : un texte d'une efficacité redoutable

LE PLUS. Des propos jugés "insupportables" par François Hollande, qualifiés de "coup d'État verbal" par Michel Sapin. Quoiqu'on en dise, en publiant une tribune dans "Le Figaro" ce jeudi, l'ancien président de la République a frappé fort. Analyse d'un discours ravageur avec Béatrice Toulon, formatrice en média-training.

Nicolas Sarkozy est un honnête homme persécuté par une République dévoyée par une bande de voyous. Il est le Saint-Sébastien du XXIe siècle. Tel est le propos de fond de la tribune que l’ancien président a signée dans "Le Figaro" du 21 mars. Une chronique remarquable dans sa construction, l’habileté de son argumentation, la sobriété de la forme et la posture humble de l’auteur.

Si les écoles de rhétorique existaient encore, elles pourraient faire étudier ce texte, un modèle du genre.

L’homme qui n’avait plus, hier, assez de placards pour ranger ses casseroles fait une magnifique tentative de retournement de situation pour devenir l’honnête homme porte-parole de la République qu’on assassine. Cela mérite qu’on s’y penche quelques minutes. Et d'en tirer quelques leçons…

L'homme de la réflexion : il ne joue pas sur l'émotion

Nicolas Sarkozy a préféré l’écrit à l’oral parce qu’il veut, écrit-il, "susciter la réflexion et non l'émotion". Comme si l’écrit ne suscitait pas d’émotion. Comme s’il n’avait pas pleuré comme tout le monde sur les romans d’Émile Zola. Il le sait, alors pourquoi ?

Parce que l’ancien président sait aussi que ses malheurs ne feront pas d’emblée pleurer dans les chaumières (sauf celle de Nadine Morano). Dans l’esprit des Français, il fait plutôt partie des "tous pourris", des "privilégiés", des politiques auxquels on ne croit plus.

Pour se faire entendre, il lui faut donc jeter le pont avec ces Français en reconnaissant ce qu’ils ont dans la tête :

1. Les malheurs de Sarkozy ne sont pas leur priorité :

"J'ai par ailleurs trop conscience des peines, des souffrances et des inquiétudes qu'endurent chaque jour tant de nos compatriotes pour ne pas mesurer la chance qui m'a si souvent accompagné tout au long de ma vie."

2. Ils n’aiment pas les nantis qui se croient au-dessus des lois :

"Ancien président de la République, je suis devenu un citoyen comme les autres. C'est la règle démocratique."

En rhétorique, on appelle cela "faire le consensus". Reprendre à son compte ce que pensent ceux auxquels on s’adresse, c’est montrer qu’on est sur la même longueur d’ondes. Donc, ce qu’on va leur dire les concerne.

Bien sûr, cette tribune joue forcément un peu l’émotion mais sans exprimer les siennes, en actionnant celles du lecteur :


"Mon propos n'est pas de me plaindre. Je ne demande à personne de s'apitoyer sur mon sort."

Mais je le demande un peu quand même…

L’homme persécuté : la preuve par l’avalanche

Ce que Nicolas Sarkozy veut dire, c’est qu’il est persécuté. C’est quand même l’objectif de fond de cette tribune.

Il va donc énumérer en une vraie litanie les actions conjuguées de la police, de la justice et des médias (le trio diabolique). Son procédé : mettre toujours en regard l’énormité de la mobilisation et le vide du résultat. Exemple :

"En vingt mois, j'ai subi quatre perquisitions qui ont mobilisé trois juges et quatorze policiers. J'ai été interrogé durant vingt-trois heures parce que l'on me suspectait d'avoir profité de la faiblesse d'une vieille dame ! Des milliers d'articles rédigés à charge ont été publiés. Sur le sujet, que reste-t-il de cette boue complaisamment répandue ? Rien, si ce n'est une décision de non-lieu."

D’exemple en exemple, de la Libye à Karachi, en passant par l’affaire Bettencourt, c’est le même procédé.

En réalité, les affaires n’ont pas du tout été traitées de la même manière, toutes ne sont pas classées etil lui en reste un certain nombre d’ennuyeuses.

Mais le but n’est pas de faire la lumière sur les affaires, mais dans les têtes : le gouvernement de gauche cherche à abattre l’ancien président et mobilise pour cela l’argent public et les fonctionnaires.

À l’exception d’une petite défense ici et là, il ne choisit pas de se défendre pied à pied sur le fond des affaires car alors il s’affaiblirait en entrant dans le jeu de ceux qui le "persécutent". Il préfère jouer sur l’effet de complot.

Pour renforcer cet effet de complot, il va progressivement passer au "on" :

"On me met sur écoute en septembre 2013 pour des faits supposés de corruption qui auraient été commis en 2007 ! On le fait, non parce que l'on dispose d'indices, mais parce que l'on espère en trouver."

L’homme de principe : c’est la République qu’on assassine

Fil rouge de son propos, Nicolas Sarkozy rappelle continuellement qu’il n’agit pas pour lui mais pour la République. On appelle cela "pousser son ethos" : il s’engage pour un objectif plus haut que lui, on peut donc lui faire confiance :

"Je crois qu'il est aujourd'hui de mon devoir de rompre ce silence. Si je le fais, c'est parce que des principes sacrés de notre République sont foulés aux pieds avec une violence inédite et une absence de scrupule sans précédent."

Selon la méthode du faux questionnement, il dramatise l’enjeu :

"Qui aurait pu imaginer que, dans la France de 2014, le droit au respect de la vie privée serait bafoué par des écoutes téléphoniques ? Le droit au secret des conversations entre un avocat et son client volontairement ignoré ? La proportionnalité de la réponse pénale, au regard de la qualité des faits supposés, violée ? La présomption d'innocence désacralisée ? La calomnie érigée en méthode de gouvernement ? La justice de la République instrumentalisée par des fuites opportunément manipulées ?"

Il dramatise aussi le contexte :

"Depuis deux ans, je me suis tenu à la décision de silence et de retrait que j'avais annoncée au soir du second tour de l'élection présidentielle de 2012 (…), je crois qu'il est aujourd'hui de mon devoir de rompre ce silence."

Et fait le constat, à partir de l‘exemple des écoutes : nous ne sommes plus en République :

"Vous lisez bien. Ce n'est pas un extrait du merveilleux film 'La Vie des autres' sur l'Allemagne de l'Est et les activités de la Stasi. Il ne s'agit pas des agissements de tel dictateur dans le monde à l'endroit de ses opposants. Il s'agit de la France."

Pour qu’une telle phrase ne passe pas pour une vulgaire invective, il faut qu’elle ait été préparée par une longue argumentation. Ce qui est le cas.

Et au cas où les Français ne seraient pas si sensibles à la vie de la Cité, il actionne une émotion, l’inquiétude :

"Je peux me défendre. Tous n'auront pas et n'ont pas cette chance."

L’homme du redressement : le futur sauveur

Dans la forme, la tribune est intéressante à deux titres :

1. Elle prend constamment les lecteurs à témoin – "vous lisez bien" –, d’égal à égal avec une humilité délibérée : en rhétorique, plus un propos est fort, plus la forme doit être sobre pour le valoriser comme un diamant sobrement serti.

2. Elle multiplie les questions. Une façon de faire interroger le lecteur sur le sens de cette persécution. Une façon aussi de se poser en honnête citoyen qui se demande ce qui lui arrive. Pourquoi tant de haine ?

La violence des réactions montre que la tribune a frappé fort.

La gauche s’inquiète peut-être de cette phrase : "Je n'éprouve nul désir de m'impliquer aujourd'hui dans la vie politique de notre pays". Évidemment qu’il en a le désir. Seules les affaires pourraient avoir raison de lui. Mais il va se battre.

À qui s'adresse cette tribune ?

L’auteur ne s’adresse pas à ses adversaires. Habités par leur passion anti-sarkozyste, ils ne peuvent entrer dans son discours, si ce n’est pour y trouver les failles qu’ils y cherchent.

Pas davantage à ses troupes, habitées de la même passion, mais pro-sarkozyste cette fois, et qui ne recherchent que le plaisir de voir "nourrie" par quelques arguments leur haine de la gauche en place.

Le public visé, en réalité, c’est bien sûr celui des corporations que pourraient gêner un État qui devenu un peu trop regardant sur les arrangements divers, mais c’est surtout la grande masse des indifférents, des déçus, des "tous pourris" qui n’aiment ni les juges ni les journalistes et pas plus Sarkozy a priori :


"Aux Français qui n'ont pas voté pour moi, je demande d'oublier mon cas personnel et de penser à la République et à la France. Au nom de leurs propres convictions, peuvent-ils accepter ces violations répétées de nos principes les plus chers ?"

Pourra-t-il créer le consensus avec eux dans la coalition des victimes du système ? Ce fut l’arme fatale de Berlusconi pendant presque 20 ans en Italie. La France n’est pas l’Italie. La République y est plus solide. Mais le verbe est un pouvoir. Nicolas Sarkozy le sait, le maîtrise et ne s'en prive pas. http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1161734-tribune-de-nicolas-sarkozy-dans-le-figaro-un-texte-d-une-efficacite-redoutable.html

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