N. Sarkozy : "Jamais vu le monde agricole dans une telle désespérance"

Publié le par La rédaction

N. Sarkozy : "Jamais vu le monde agricole dans une telle désespérance"

L'ancien président de la République s'est exprimé, depuis le salon de l'agriculture, au micro de Dimitri Pavlenko (Sud Radio), de Jean-Paul Hébrard (TV Agri), Patrice Moyon (Sud Ouest) et Eric de la Chesnay (Le Figaro).

Vous avez donné une interview dans laquelle vous vous montrez très critique à l'égard de la gestion par François Hollande de la crise que traverse l'agriculture française. Vous réclamez "l'état d'urgence agricole". Qu'est-ce qui se cache derrière cette expression ?

Je n'ai jamais vu le monde agricole dans une situation de tel stress, de telle désespérance, alors que les perspectives sont pourtant exceptionnelles. Il y a 7 milliards d'habitants sur la planète, dans 30 ans il y en aura 9. Donc la demande de biens alimentaires, de production alimentaire et de sécurité alimentaire est immense. L'avenir est aux agriculteurs. Simplement, si les agriculteurs français ont plus de charges et plus de normes que leurs concurrents européens, c'est tout le tissu agricole français qui va disparaître.

Vous avez entendu ces messages de détresse. L'un de ces principaux messages porte sur les normes, les contraintes administratives. Si vous êtes réélu en 2017, quels sont les deux ou trois engagements que vous prenez, ici, en faveur de l'agriculture et des agriculteurs ?

Ce n'est pas une question de personne. Le premier engagement, c'est qu'il faut revenir sur le principe de précaution, qui stérilise et qui paralyse tout, et le remplacer par un principe de responsabilité. Quelle est la différence ? Au nom de la précaution, vous vous abstenez de faire, au nom de la responsabilité, vous faîtes, mais vous en assumez les conséquences. Deuxième point, plus aucune norme appliquée en France qui ne soit supérieure à la moyenne des normes européennes. Troisième point, chaque nouvelle norme doit être pilotée par le ministère de l'agriculture. Notamment la politique de l'eau. Les agriculteurs ne sont pas les adversaires. La politique de l'eau doit être menée par le ministère de l'agriculture.

"La question des prix est centrale pour les producteurs agricoles"

La loi de modernisation des entreprises, adoptée sous votre quinquennat, visait, entre autres choses, à redonner du pouvoir d'achat au consommateur, mais elle a renforcé la guerre des prix entre les enseignes de la grande distribution. Est-ce que vous êtes favorable, comme le propose le Gouvernement actuel, à un amendement de cette loi pour redonner des marges, à la fois aux industriels mais aussi aux agriculteurs français ?

D'abord, le Gouvernement est là depuis 4 ans. S'il a envie de faire quelque chose, qu'il ne le propose pas mais qu'il le fasse. Deuxièmement, je pense que la question des prix est centrale pour les producteurs agricoles. Baisse des charges, diminution des normes. Ensuite, changement de la politique de concurrence. Il y a 4 grandes surfaces, il y a des dizaines de milliers de producteurs. Si on interdit aux producteurs de s'organiser, par exemple pour définir ce que c'est qu'un prix de revient, il ne peuvent pas se battre contre la grande distribution. Aujourd'hui même, il y a des producteurs d'endives qui sont devant les tribunaux, suspectés d'entente parce qu'ils se sont mis d'accord sur un prix de revient. Ça n'a aucun sens, il faut rééquilibrer le rapport de forces. Enfin, je crois que l'avenir de l'agriculture est dans l'innovation et dans la création de valeur. Et je veux dire aux consommateurs français : "Faîtes attention, la politique systématique du prix le plus bas va tuer la production. Et le jour où il n'y a plus de producteur, il n'y aura que des chômeurs."

"Une bombe atomique en France qui s'appelle le chômage"

La question du pouvoir d'achat des Français se pose aussi puisque l'argument de la grande distribution, dans ces négociations, est de dire justement que c'est en défense du pouvoir d'achat des Français que les prix sont tirés vers le bas...

Avec 6 millions de chômeurs, alors que l'Allemagne est aujourd'hui en plein emploi, ce n'est pas la peine de parler du pouvoir d'achat des Français. Il y a une bombe atomique en France qui s'appelle le chômage. Continuons à augmenter les impôts, continuons à augmenter les charges, et vous aurez plus de chômeurs. À partir de ce moment-là, ce ne sera pas la peine de parler aux Français du pouvoir d'achat. Ce que veulent les Français, c'est un boulot.

Samedi dernier, François Hollande a été hué lors de sa visite. Qu'auriez-vous fait à sa place ? Vous seriez resté ou vous seriez parti ?

Pour moi, la question n'est pas celle de la sensibilité de M. Hollande. La question, c'est la détresse et la mort de l'agriculture et de la ruralité. Il y a 20 ans, avec M. Chirac, on avait dit que la priorité, et je crois qu'on avait raison, c'était les banlieues. Aujourd'hui, la priorité de l'alternance, c'est que la ruralité ne meure pas et que l'agriculture française puisse rester l'une des premières agricultures dans le monde. Si on laisse mourir nos territoires, qu'est-ce qui va rester ? Or, sans l'agriculture, il n'y aura plus de territoires. C'est un enjeu de vie ou de mort et il faut aller très vite parce que la crise s'accélère avec une rapidité stupéfiante.

Est-ce que la France doit taper du poing sur la table, à Bruxelles (comme l'a demandé mardi Bruno Le Maire), pour se faire entendre aujourd'hui ?

La France ne doit pas taper du poing sur la table. La France doit être leader. Aujourd'hui, elle est suiveuse.

Jérémy Jeantet

sudradio.fr

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