Extrait du premier chapitre de "La France pour la vie" : Deux années de (presque) calme

Publié le par La rédaction

Extrait du premier chapitre de "La France pour la vie" : Deux années de (presque) calme

6 mai 2012 – 19 septembre 2014, un peu plus de deux années de (presque) calme ! Cela ne m’était pas arrivé depuis les élections européennes de 1999 que j’avais perdues et qui avaient entraîné ma démission de la présidence du mouvement gaulliste.

Depuis 2002, je n’avais cessé d’enchaîner les responsabilités et les campagnes. Quatre ans au ministère de l’Intérieur, presque une année aux Finances, cinq à l’Élysée, et avec cela deux candidatures à la magistrature suprême. Dire que j’avais besoin de souffler serait une litote. Sans même m’en rendre compte – je ne suis décidément pas très doué pour l’écoute de moi-même ou des autres… –, j’ai fini épuisé physiquement et mentalement. Ce n’est pas tant le travail qui fatigue, pas davantage les responsabilités, mais plus sûrement la déferlante incessante des attaques, des critiques, des cruautés petites et grandes qui finissent par user les tempéraments les plus aguerris. Il ne s’agit en aucun cas de me plaindre, la démocratie a ses règles et le pouvoir emporte ses conséquences. J’étais averti. Je m’y étais préparé, mais, sauf à être un monstre d’insensibilité, ce dont je suis bien loin, il est tout simplement impossible de faire abstraction de cet environnement. Ne serait-ce d’ailleurs qu’à cause des conséquences inévitables sur la famille qui souffre pour vous comme vous souffrez pour elle. C’est la raison qui m’a fait le plus hésiter quant à la pertinence de mon retour. Avais-je le droit de leur imposer cela une nouvelle fois ? Je n’ai toujours pas de réponse définitive.

Cercle vicieux, indomptable et destructeur qu’il est impossible de bien gérer, ou même de gérer tout court. La seule solution étant d’essayer de construire une bulle aussi étanche que possible que viendront régulièrement enfoncer les « bonnes âmes » qui, avec les meilleures intentions du monde, portent quotidiennement à votre connaissance les pires vilenies que vous aviez essayé sans succès de ne voir ni d’entendre.

De ce point de vue, les deux années qui ont suivi mon départ ont été heureuses. Aux orages de la présidence, à la déferlante des crises, aux tourments des guerres succédait une période d’apaisement. Une prise de recul forcée par ma défaite, mais pas subie. Au fur et à mesure des semaines, j’ai senti que je reconstituais mes forces. C’était comme une régénérescence. Pour moi qui avais si longtemps redouté l’échec, je devais maintenant l’affronter. Il ne me faisait plus peur puisqu’il était là.Je craignais la vie après la politique. Je me demandais même s’il y en avait une. Eh bien, maintenant, je sais, sans le moindre doute, que la réponse est oui. Force m’est de reconnaître que cet échec de 2012 m’a apaisé, obligé à chercher en moi des possibilités que j’ignorais et m’a sans doute débarrassé de tant d’impatiences inutiles autant que dérisoires.

J’ai pu donner à ma famille la priorité qu’elle méritait. Je lui dois tant. J’en ai tant besoin. Elle m’ancre dans l’existence. J’aime si peu la solitude. Ma famille est ma force et mon talon d’Achille. Ceux qui veulent m’attaquer le savent bien, ils savent frapper là où cela fait mal. Je n’ai jamais réussi à dissimuler mes sentiments. La cruauté à l’endroit de ceux que j’aime m’est tout simplement insupportable. J’ai si longtemps souffert, en tout cas enfant, de ne pas avoir la famille dont je rêvais que je suis prêt à tout pour protéger la mienne de façon presque obsessionnelle.C’est pour cela que j’ai voulu épouser Carla si rapidement en 2008.Comme les événements ultérieurs l’ont montré, installer sa compagne à l’Élysée sans l’épouser est juridiquement possible, politiquement acceptable, mais humainement désastreux pour celle qui se trouve ainsi exposée à toutes les attaques sans avoir aucun moyen de répondre. Je n’ai pas aimé que l’on fît de Valérie Trierweiler le bouc émissaire idéal, car placée dans cette situation bancale dont elle n’était pas responsable, elle ne pouvait pas se défendre.

Je sais que, à l’époque, nombreux furent ceux qui ne comprirent pas et même jugèrent déplacé mon « empressement matrimonial ». Et pourtant c’était bien la façon la plus digne et la plus simple d’éviter à Carla un statut injurieux, en tout cas à mes yeux, de « maîtresse officielle ». On m’a moqué pour avoir dit : « Avec Carla, c’est du sérieux. » C’est pourtant ce qui nous a permis d’éviter les photographies volées, les sous-entendus graveleux, le machisme habituel en ce genre de situation. Un éditorialiste a même écrit qu’à afficher mon bonheur personnel je commettais une grave erreur aux yeux des Français qu’il décrivait dans le même mouvement comme foncièrement jaloux. Cela n’avait pas empêché le même journaliste, quelques mois auparavant, de gloser sur mes déboires familiaux qu’il ne se gênait pas pour porter à la connaissance du grand public. Je ne crois en rien à cette fable sur la jalousie française. Le peuple de France déteste l’hypocrisie, le mensonge, la dissimulation. Il respecte l’amour quand il est vrai, les histoires d’amour lorsqu’elles sont sincères. J’en avais eu la conviction en 1994 lorsque François Mitterrand, avec la complicité de Paris Match, avait révélé l’existence de sa fille Mazarine et de sa double famille. À l’époque, les Français furent touchés par la fierté si évidente d’un père, fût-il Président, pour sa fille. J’ai ressenti la même émotion nationale au moment des obsèques de l’ancien Président, lorsque Danielle Mitterrand avait pris dans ses bras Mazarine.

Ma famille est ma force. Je me suis toujours senti en profonde adéquation avec la dernière phrase du héros de Into the Wild à qui Sean Penn fait dire : « Le bonheur n’est réel que lorsqu’il est partagé. » Je ne dirai pas cela du pouvoir, mais du bonheur, oui. Lire un livre, regarder un film, écouter de la musique, tout simplement vivre au quotidien avec celui ou celle que l’on aime, qu’y a-t-il de plus important dans sa vie intime ? À mes yeux, rien. La vie est faite pour aimer. Je ne serai jamais un « monstre froid », il faut s’y faire ! C’est sans doute pourquoi, depuis huit ans, je n’ai jamais eu le sentiment d’être seul malgré la dureté du pouvoir et l’ingratitude de la défaite. J’ai partagé le bonheur avec les miens et supporté bien des épreuves grâce à eux.

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J’ai pu mesurer combien la fonction de président de la République est à ce point différente de toutes les autres. J’ai mis du temps à le comprendre d’abord, à le vivre ensuite. Car avec l’exercice de la présidence, on entre dans le quotidien des Français. Pour certains, j’ai été élu le jour où leur enfant est né. Pour d’autres, je suis arrivé à l’Élysée le matin de leur mariage ou du baptême du dernier-né. Comme des photos dans le grand livre de famille, ces souvenirs se teintent de nostalgie et créent un lien qui peut même désarmer la critique une fois que le pouvoir se décline au passé. C’est sans doute cela qui a permis à tous les anciens Présidents d’être infiniment plus populaires « après qu’avant ». À la différence de Jacques Chirac, je ne crois pas que la raison se trouve dans le fait qu’ils « ne font plus rien », mais bien davantage dans le sentiment qu’ils appartiennent à la grande famille nationale, et même qu’ils sont des acteurs du roman national.

J’aime le contact humain. J’adore discuter, convaincre, argumenter.Ma curiosité est insatiable. Jamais je ne me suis lassé de ces innombrables occasions de rencontres que m’a généreusement offertes la politique. Longtemps j’ai été comme aimanté par la foule, le public, les salles combles. Jamais je n’ai ressenti la moindre lassitude avant de monter en scène, de prononcer un discours ou plus souvent d’improviser un propos. Voir les gens, parler avec eux, les regarder vivre est sans doute, au fond, la grande motivation de ma vie. Enfant, je rêvais de rencontrer mes héros : les chanteurs, les sportifs, les vedettes… J’attendais des heures à la porte d’un hôtel de province pour glaner un autographe griffonné sur un bout de papier et le rapporter dans ma chambre comme un trésor. Aujourd’hui encore, jamais je ne refuse un selfie ou une signature à quiconque en souvenir du petit garçon si naïvement admiratif que j’étais. Et pourtant, cela paraissait si loin, à l’époque, d’imaginer ce que la vie et le destin me réserveraient. Je rêvais d’être connu mais pas si haut, pas si vite, pas si fort. Voilà pourquoi je n’ai jamais éprouvé la moindre amertume. J’ai conscience de ma chance. D’aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais éprouvé de ressentiment durable ou, pire encore, de haine à l’égard de qui que ce soit. Je suis ainsi fait. J’essaie d’oublier et de ne pas attacher une grande importance à tous ces propos excessifs et enflammés dont j’ai si souvent été l’objet. Je suis un combattant. Je sais me battre. Je pense même que j’aime me battre, mais je ne garde aucune trace de ces batailles perdues ou gagnées. Je tourne la page, sans nostalgie et sans le moindre besoin de revanche. Cet état d’esprit vaut pour tous, et dans toutes les situations, professionnelles comme privées.

Contrairement à ce qui est quotidiennement dit et écrit, j’éprouve exactement la même chose à l’endroit de mon successeur. Je n’ai envers lui ni amertume ni détestation. Je n’ai avec lui aucun compte à régler, aucune vengeance à assouvir. Que l’on me croie ou non, peu importe, car c’est la vérité. J’essaie, bien sûr, d’être lucide. Je connais son habileté à manipuler et à préparer des pièges. Je sais, comme ses amis au nombre desquels je ne suis pas, combien il sait dissimuler, masquer, parfois même travestir la vérité. Mais je le répète, je n’éprouve aucune inimitié à son endroit. D’ailleurs, l’engagement politique, au plus haut niveau, exige que l’on sache se tenir, ou plutôt se contenir. Cela implique notamment d’arriver à ne pas donner à certains sentiments une couleur trop vive, on y perdrait son énergie, sa dignité et surtout son chemin. Jeune, il a pu m’arriver de « détester ». À soixante ans maintenant, ce serait puéril.J’ajoute également : inutile, car les sentiments comme la haine ou la jalousie sont inextinguibles. On n’en est jamais rassasié. Mieux vaut donc ne pas aller boire à cette source, sauf à prendre le risque certain de s’y noyer. Le besoin de revanche n’entre en rien dans mon retour à la politique. Le souci de mon « statut » encore moins. Je n’ai aucune place à défendre et moins encore à revendiquer. Je suis beaucoup plus libre et distant qu’on ne le croit avec les ambitions que l’on me prête. Je suis tout à fait capable de vivre une autre vie. Mais je ne supporte pas l’idée du déclassement de la France.

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Avoir été président de la République ne donne aucun droit particulier, mais, et c’est vrai pour tous les anciens Présidents, cela crée un lien particulier avec les Français. Qu’il y ait de l’amitié ou du ressentiment, ce lien existe. C’est lui qui donne un statut à nul autre semblable. Chacun de nos compatriotes a ainsi une idée ou une anecdote, un reproche, un souvenir, un contentieux avec l’ancien locataire de l’Élysée. Il y a un attachement, une relation faite de nostalgie ou de souvenirs communs, c’est certain. L’Histoire, la grande, s’entremêle ainsi comme une marqueterie, avec les petits éclats de l’histoire personnelle de tous. En devenant Président, on s’inscrit dans la vie des Français pour le meilleur et pour le pire. Le choix d’être candidat à la présidence de la République ne doit rien au hasard. Il ne peut être que le fruit d’une volonté arrêtée de longue date. Un long, très long processus semé d’embûches et d’épreuves multiples. On ne s’y frotte pas sans s’y piquer, parfois profondément. Ma décision s’est ancrée très jeune, à la fin de mon adolescence. Depuis, j’y ai consacré toute mon énergie. Cela fait bien longtemps que la France a conduit toute ma vie, a sollicité toutes mes forces, a orienté tous mes rêves. Je n’y peux rien. C’est ainsi. Avant même d’y réfléchir, je me suis senti français. La France coule dans mon sang et m’a toujours porté à voir plus loin et plus haut. J’ai renoncé à m’expliquer ce sentiment. Il me suffit aujourd’hui de constater la permanence de cette réalité pour l’accepter. Français je suis, français je mourrai. J’aime vivre en France, penser en français, être de France. Je dirais même que ce ne fut pas un choix mais plutôt le résultat d’une identité. Sans doute étais-je fait pour cet engagement politique total !

Publié dans Sarkozy, Biographie

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